Nouvelle · 1995

Le petit marin

La chasse aux mirages

Première nouvelle d'Abdellatif Hannama, parue en 1995 dans Le Maroc Maritime, le magazine bilingue qu'il avait fondé trois ans plus tôt. Le texte est publié ici dans son intégralité, sans retouche. Seuls les paragraphes ont été aérés et les dialogues détachés pour la lecture à l'écran.

Comme tout oriental, je suis né dans la nostalgie. Je parle de ce sentiment nostalgique que tout arabe porte en lui et qui s’exprime clairement dans toutes les créations artistiques locales et en particulier dans le Maqam musical. Hélas, de perte en perte, le visage arabe demeura imprégné de cette avant-garde évocatrice qui réclame la remise en cause de l’histoire. Un visage au regard qui pose toujours la même question : pourrait-on retourner en rétrospective pour reprendre le vrai itinéraire de l’histoire ?

Ainsi presque tous les actes sont marqués par une résistance due à un regard vers l’arrière. En conséquence, les achèvements souffrent. On édifie, on crée ; et à la fin, on fait un demi-tour vers l’arrière pour laisser l’édifice à l’opportunité de l’histoire. Ce n’est pas une peur que nous portons en nous- mêmes, c’est un sentiment nostalgique très profond et très viscéral. A la longue, ce sentiment devient une expression endémique et durable.

Nous sommes, à la fin, amenés à nous réjouir de ce sentiment ; c’est ce que nous constatons dans notre expression artistique via tous les arts : musique, poésie, littératures et autres… Tous les grands morceaux musicaux arabes sont rythmés par ce Maqam extatique qui invoque, à la fois, enchantement et larme ; en d’autres termes c’est d’une réelle réjouissance nostalgique ce dont il s’agit.

Et cette même réjouissance nostalgique se perpétue dans les vers de Mahmoud Derwiche de Siab et de ceux d’autre pour ne pas citer des milliers de psaumes et des proses acclamés par des lettrés et des profanes…Le temps est à l’expression. Et l’expression est nostalgique.

C’est dans ce tumulte historique où la nostalgie devient une expression artistique chez les uns et une motivation pour conquérir chez les autres que je vais vous raconter une histoire. Cette-fois ci c’est la mienne. Une histoire vraie parce que je ne sais faire d’autre que d’écrire des histoires vraies. C’est une histoire vraie mais elle déborde parfois de l’évidence pour se vouloir aux extrêmes de la folie…

Dans ma jeunesse, quand j’étais marin, le monde se portait mieux. Les meneurs du sort économique de l’humanité vivaient encore le désabusement de l’après guerre. Je parle de l’occident après la deuxième guerre mondiale. Un éveil et un amour pour la vie et pour la liberté animaient tous les faiseurs de l’histoire : savants, chercheurs, économistes, artistes, bons politiciens, prolétariats et autres…Pour être précis, cette histoire, ou plutôt ces histoires, quand elles ont été vécues, commencèrent le début de la deuxième moitié des années soixante-dix.

Elles s’arrêteront, hélas, au début des années quatre vingt.

Dans sa dimension vraie, c'est-à-dire lorsque je la vivais réellement, toute cette histoire était faite pour être vécue et non pour être contée. Elle se passait dans l’exaltation de la beauté et de la jeunesse. Quelque soient ses intrigues et ses moments difficiles, elle était supportée par la force et l’ambition de la jeunesse. Maintenait, elle renait. Elle renait à partir d’un sentiment très excitant, à partir d’un effet de nostalgie très fort et très insistant. Mais ce qui semble étonnant c’est qu’elle ne renait pas, à priori, pour être contée. Elle renait pour être revécue.

Sincèrement, je ne souhaite à personne de vivre ce sentiment où les belles années que j’ai vécues dans un présent de grâce et d’éternité, se sont réveillées comme des images sinistrées faisant appel à mon secours. Des images multicolores et ternes animées par des tiraillements de cœur. Est-il possible cependant d’affronter les houles alors que je suis un quinquagénaire et notre flotte qui battait alors le pavillon national de par tout le globe est rendue à l’extinction par une poignée de malfrats ?

La réalité maintenant est que je suis un homme qui souffre de sa nostalgie maladive et je n’ai, pour guérir, d’autres alternatives que reprendre la mer et d’aller querir sur les lieux qui constituaient les meilleures intrigues de ce passé imbibé de jeunesse et de générosités.

C’est incroyable ! Imaginez un homme, une sorte d’écrivain tiers-mondiste à qui on a confisqué le tout : travail, ménage et droits, qui tente de réaliser l’impossible et de faire une odyssée en rétrospective pour faire revivre une histoire dite « révolue ».

Sincèrement, de vrais moyens je n’en avais pas. Ni argent, ni logistique, ni stratégie, ni même pas de passeport. Mais quelque chose en moi me rassurait que je réaliserai inéluctablement cette escapade.

Sur mon bureau, je me mettais à méditer sur ce que j’ai pu capitaliser durant ces longues années de labeur. Rien ! Sauf cette grande bibliothèque où des centaines d’ouvrages mélangés à des magazines gisent dans leurs éruditions ignorées comme le sont des trésors dans leurs tombes oubliées. Ces trésors, je les porte en moi comme une vraie source de force et d’auto reconnaissance, mais en tant que tels, c'est-à-dire comme des masses de papiers, me serviront-ils à quelque chose pour ma cause de fou ?

Cette paperasse chenue et sénile sentant les cadavres des auteurs pourra-t-elle me porter secours et me délivrera de cette teneur en nostalgie qui me terrassait ?

Et puis ma réflexion s’estompa. Tous les raisonnements qui tentaient d’amorcer une solution pour ce périple impossible se figèrent. Seulement que tout mon être était animé par un emportement enthousiaste qui sourdait de nulle part. Comme un fou, je me redressai d’aplomb comme imbibé d’une incantation étrange. Et comme si j’étais poussé par une force étrangère, je me mettais à renverser toute la paperasse par terre. Cela m’était vraiment pitoyable de voir tout ce culte, qui m’a toujours été sacré, complètement froissé par terre.

On ne vit pas de culture et de connaissance, je me suis enfin retrouvé dire dans l’effervescence de mes émois. Et sans à priori, sans un but précis, je commençais à compulser ce que ma main choisissait, par hasard, parmi les livres et les papiers. Mes actes étaient nonchalants et sans objectif. Au fur et à mesure, je n’étais plus malheureux, je suis même rentré dans une agréable transe de méditations rassurantes au point où je me remettais à arranger gentiment ma bibliothèque. Et sur le plancher, dans un espace clair et immaculé, une carte visite surgit.

La carte portait le nom de Rahmouni, un banquier que j’avais connu dans des circonstances un peu particulières. Il y’avait quelques années, j’ai rencontré l’homme dans un vernissage concernant l’un de ses parents. Suite à des civilités pour l’occasion et des chauderies profondes que nous avions partagées, l’homme tenait à ce que nous nous revoyions le plus souvent. Et j’ai su par la suite que l’homme portait en lui un océan de tristesse. Dans un accident de voiture, monsieur Rahmouni venait de perdre sa femme et son enfant unique.

Et puisque l’homme ne manquait pas de moyens financiers, je lui avais proposé d’acheter un bateau de plaisance pour qu’il retrouvât à bord, dans le rudoiement des vents et des vagues, quelque chose qui côtoie la mort dans une dimension d’un nouveau goût à la vie. J’ai même précisé à monsieur Rahmouni que la continuité de l’espèce humaine est une partie prenante de la vie et de la mort et que l’esprit humain est au moins aussi vaste que la terre pour trouver mille et un alibi pour se concilier avec l’appel de la continuité en trouvant un quelque espoir promettant l’attachement à la vie.

Monsieur Rahmouni était un homme de cœur et d’un grand humanisme au point où l’idée lui a immédiatement plu. Et dans les semaines qui suivirent, monsieur Rahmouni se paya un splendide voilier avec un moteur de propulsion de six cent CV. Durant presque une année, nous faisions des sorties maritimes périodiques. Mais comme chacun de nous deux a ses propres occupations et que le destin s’avère toujours aux aguets pour rappeler les hommes à la vie des détails individuels, nous nous sommes retrouvés séparés, il y a eu maintenant presque deux ans.

Je ne savais plus ce qu’il est advenu à Monsieur Rahmouni et à son bateau…

Carte visite en main, je suis complètement revenu à la raison. Aurais-je la sacrée chance de retrouver Monsieur Rahmouni et son bateau ? Serait-il encore disposé à être convaincu par un homme aussi erratique que moi ?

Le lendemain, j’étais chez M. Rahmouni. Ce qui m’a marqué, en premier lieu, était cette présence retirée et désolidarisée du monde que l’homme incarnait dans un esprit fort et constant. Il s’était amené à la conviction de se pencher sur l’ampleur de sa propre individualité. Une large individualité génère un large altruisme, me fit-il savoir durant cette rencontre où nous avons renoué dans une dimension d’au-delà de la vie médiocre et monotone des convaincus.

Etonnamment, j’ai retrouvé chez lui une prédisposition ésotérique, due aux affres qu’il avait vécues et accentuée par l’esseulement dans le groupe, qui m’a facilité la tâche à lui expliquer l’objet de ma visite. M. Rahmouni est un retraité et moi je suis un désœuvré ; et en plus chacun de nous avait tellement de peines dues aux vicissitudes du continent et de ses hommes qu’une traversée maritime au bout de l’extrême serait salvatrice. Non pas seulement l’homme avait accepté mais il a jubilé étant convaincu par le périple et par son objectif.

Cinq semaines étaient suffisantes pour la préparation du navire et nous avons pris le large un certain après-midi du mois de Mars. Notre destination par ordre était : la France, l’Allemagne, la Russie et les Indes. Des pays où j’ai vécu des histoires humaines du genre que l’homo-sapiens tisse au-delà des concepts raciaux et des dictions de frontière. Des histoires où l’homme tente de retrouver sa vraie nature en dehors des barrières idéologiques implantées depuis des siècles dans le subconscient collectif de l’humanité.

Des histoires qui m’avaient marqué par leur force à s’imprégner des sources de l’humanité qu’importe l’empreinte des siècles et des actes. C’est quelque part où l’homme de la générosité foncière et des sentiments est resté sauf et indemne au delà, et je le répète, des genèses de la ségrégation. Et c’est peut-être pour tout cela que ces histoires m’avaient maladivement marqué. En faisant ce périple, je suis, peut-être, à la recherche de mon origine, de notre origine, de notre vraie humanité.

Le large de la mer était calme, vaste et de tous les horizons. Le ciel était dégagé et les étoiles, couleur de diamant, étaient présentes, combles et presque compactes. L’univers est là avec toute sa splendeur et sa grandeur. Et nous étions, M. Rahmouni et moi, dans une transe de réconciliation avec la réelle structure de notre être. C’est là quand j’étais baigné par les ablutions pures de la sérénité et du calme de l’âme que j’ai trouvé les meilleurs moments pour raconter à M. Rahmouni les intrigues de ces histoires en visualisant, au détail près, leur lieu, leur parfum et leur couleur.

A part quelques livres et des bloc-notes, nous n’utilisions aucun des passe-temps modernes. Ni stations radio, ni télévision. En revanche, nous passions beaucoup de temps à commenter, dans les détails, le glissement des temps et des espaces qui nous entouraient et nous frôlaient par leurs échos et leurs mirages. Et chaque jour, sur le chevet de M. Rahmouni, Quand celui-ci s’apprêtait à dormir, je lui racontais mes histoires dans un ordre qui allait du sud au nord telle était la destination de notre navire.

Nous devions accoster, en premier lieu, au port Saint Louis du Rhône où se déroula ma première aventure que voici : «nous sommes en mille neuf cent soixante seize du siècle dernier, et le petit port de Saint Louis du Rhône n’était pas le plus fréquenté en France par la marine marchande mais il était à l’origine de la naissance d’une ville-port assez coquète et autonome. Sous la pression d’un supérieur malappris, j’ai décidé de débarquer par un certificat médical. J’avais des petits problèmes de la vessie qui s’avéreront par la suite bénins mais le bateau où j’embarquais était déjà parti.

J’étais donc installé dans un hôtel assez pimpant qui ressemblait plus à une auberge du dix-neuvième siècle. Au port Saint Louis et dans toute la Provence de l’époque, on sentait l’impact de cette France typique et originale. Les gens étaient des vrais méditerranéens très accueillants et très spontanés. En moins d’une semaine, je me suis fait un vrai entourage. Pas loin du quai, dans la petite agglomération où se trouvait mon hôtel, il n’y avait qu’un seul petit bistrot appartenant à M. Antonio le grec et à sa femme Ivette.

Le couple avait un enfant unique appelé Paul, un garçon très adorable de dix sept ans avec qui je faisais presque chaque jour, avant le coucher du soleil, le tour des quais. Et chaque soir, au bistrot, nous étions presque les mêmes : Paul qui se lassait souvent le premier et rentrait dormir, Michel, un jeune de père algérien et de mère française avec qui j’ai tissé une vraie amitié, Gilbert, le syndicaliste des dockers qui parlait beaucoup et surtout des femmes, et enfin Hervé le docker qui n’arrêtait guère de critiquer tout le monde.

Et puisque le bistrot ne pouvait pas vivre seulement avec ces habitués, ils y avaient d’autres visiteurs qui arrivaient de temps à autre, généralement des dockers. La présence féminine au bistrot était rare et quand une fille surgit, elle était l’objet de trop d’attention de par ces gaillards qui ne trouvaient au port aucune destination spécialisée pour faire exprimer le tremplin de leur virilité.

Je me retrouvais réellement au sein de cette petite ville-port où les gens prospéraient simplement et profondément en étant fiers de leur président Giscard d’Estaing. Je n’avais nullement le mal du pays tant que je rencontrais, entre autres, des compatriotes, généralement des ouvriers du chantier naval local. Parmi eux, il y avait Hassan, un casablancais qui savait bien me chanter les belles chansons marocaines des années soixante. Mais la vie était plus paisible avec le groupe du bistrot du grec. Aujourd’hui, je venais d’inviter Michel à diner au restaurant du coin.

Nous nous sommes abandonnés dans des épanchements de jeunesse et les âmes étaient défrichées quand elle rentra ! Une sirène, une nymphe, une beauté unique, une fille resplendissante illumina les pénombres de la salle. Son regard se plongea dans le mien ; et comme abasourdis, l’un et l’autre, nous ne pouvions se détacher de ce regard magnétique que lorsque j’ai entendu Michel dire : « Bon Dieu ! On dirait qu’elle est taillée pour toi ». Sans aucune hésitation, je me suis trouvé l’invitant dans ma table. Et sans aucune hésitation, elle a accepté l’invitation. Elle s’appelle Camélia.

Elle est d’origine algérienne. C’est une blonde aux yeux bleus de Constantine. Elle avait dix huit ans quand j’avais vingt et un. Et dans les minutes qui suivirent, elle s’installa dans ma vie comme si nous avions grandi ensemble.

C’est ainsi que je me suis trouvé comme un résidant à Port Saint Louis avec des amis et une femme qui m’aime alors que je n’étais qu’un petit marin au début de sa carrière. Tout le monde me parlait comme si j’étais déjà installé dans les lieux. Paul m’a dit un jour qu’il remerciait toujours Dieu de lui avoir donné un ami comme moi. Quant à Ivette sa maman, elle ne cessait de répéter qu’elle trouvait en moi l’âme de son aîné décédé. Paul et Hervé, eux, avaient déjà pris goût à se quereller et à raconter des blagues autour de ma table. Et Camélia…Bon Dieu !

C’est une tempête que je ressens dans les entrailles de mon cœur et non pas seulement un simple sentiment nostalgique maintenant que nous faisions cap vers le Port Saint Louis du Rhône. Bien! Revenons en arrière mon cher Rahmouni. Imagine les projets de mariage qu’une amoureuse de dix huit ans fait avec un jeune qu’elle croit l’homme de sa vie. Et à toi de te mettre à ma place quand je vivais avec le sentiment frustrant qu’on allait me rappeler à être embarqué ou rapatrié dans quelques jours alors que j’étais fou amoureux de Camélia et profondément attaché à Paul et à la clique.

Michel répétait toujours qu’il sera témoin de notre mariage, moi et Camélia. De nature, je suis trop sensible à détailler l’avenir en fonction de ma carrière avec Camélia. Et les torrents des sentiments et des désirs de jeunesse nous jetaient l’un dans les bras de l’autre sans aucune réserve ni retenue. Je recevais presque chaque jour dans ma chambre d’hôtel Camélia où nous nous comportions comme mari et femme sans aucun souci étant sûrs, l’un et l’autre, de notre projet. J’étais dans une drôle d’obstination.

Je vivais l’amour de Camélia et l’affection des autres dans une dimension d’éternité, dans un présent continu que je prenais pour le mien. Et quand l’ombre de la séparation inéluctable surgissait, je l’effaçais comme je faisais toujours pour chasser l’ombre de notre mort imminente. Ce qui semblait, cependant, étonnant est que toute la petite famille que je me suis faite au Port Saint Louis savait que je partirai un jour mais personne n’a osé me le rappeler.

Etait-ce que tous les autres, tout comme moi, étaient convaincus que les douleurs sont toujours surprenantes et que les bons moments tirent toujours leur originalité de leur passage éphémère?

Dans ma chambre d’hôtel, le téléphone a sonné à six heures du matin. C’était le chauffeur de taxi qui devait m’emmener à l’aéroport de Marseille pour rentrer au pays qui m’attendait sur la rue encore déserte. J’arpentais du regard le boulevard moitié sombre quand mes yeux, au bout des larmes, se figeaient par moments sur le restaurant où j’épanchais avec Michel, le bistrot du grec où Gilbert et Hervé se querellaient, l’arbre sous lequel, j’avais embrassé, pour la première fois, Camélia.

Et dans la voiture, quand j’étais à proximité du quai où je faisais ma petite promenade quotidienne avec Paul, je ne pouvais plus retenir mes larmes. Une longue histoire d’amour et d’affection dans un tout petit espace temporel. Un grand bonheur qui a généré une grande déception. Dans l’amertume où je vivais je n’arrivais pas, ou plutôt, je ne pouvais pas imaginer les afflictions vives que pourra causer ma séparation à Camélia et la déception cruelle de tous mes amis avec qui j’ai passé presque un mois.

Pendant le trajet, je portais un tel chagrin que je ne sentais plus ni le confort des la Mercedes encore neuve ni la beauté pittoresque de la Provence qui m’entourait. Je peux même dire que j’ai vécu un drame qui a laissé marquée à jamais, quelque part dans mes abysses, la conviction indélébile suivante «la vie est une suite de dragées éphémères et qu’il ne servirait à rien de la prendre dans des plans de carrière ».Arrivé au pays, jeune marin et sans vrais moyens, je me suis retrouvé très très loin du port Saint Louis du Rhône ».

Juste après avoir fini mon histoire et que M. Rahmouni s’apprêtait à dormir que des vents du nord très violents nous ont surpris. Je n’avais d’autres choix que de baisser les voiles et de ne laisser la propulsion rien que sur le moteur Diesel tout en pensant au port le plus proche ; ce dernier n’était autre que Port Saint Louis du Rhône. J’ai donc prié mon compagnon de s’accrocher à sa couchette et j’ai engagé le marin invétéré qui demeure toujours en moi d’affronter le mauvais temps. Après dix heures de roulis et de tangages le calme est revenu.

Nous étions sur la rade du port Saint Louis un certain mardi de l’année 2012.Quand nous avons jeté l’ancre, c’était les premières lueurs de l’aube. Les rayons de lune cédaient progressivement leur couleur d’argent aux lumières du jour et la mer était un tapis bleu. Comme si j’étais dans un long rêve qui a duré trente six ans j’ouvrais lentement mes yeux sur la ville où j’ai vécu l’une de mes meilleures histoires humaines. Dans un bouillonnement de sentiments forts et presque compacts qui emplissaient tout mon être, je ne pouvais que laisser libre cours à mes larmes.

La ville-port se réveillait lentement dans une métamorphose que j’essayais de reconnaître comme si je faisais réellement partie de son histoire. Je suis encore fou amoureux du Port Saint Louis, je suis encore fou amoureux de Camélia, j’adore toujours Paul, Michel, Gilbert, Hervé, le grec et Ivette comme si le temps n’a guère bougé. Je porte toujours en moi des souvenirs presque intacts, des souvenirs qui sont restés hors du temps et hors de l’espace.

Ils se manifestent dans mon intérieur avec leur propre essence d’origine, avec leur substance souche, avec leur vraie couleur et leur vrai parfum ; mais à l’extérieur, quand je me regardais dans la glace et quand je voyais devant moi, un homme a changé, une ville a changé. L’émotion est très forte. C’était peut être pour cela que j’ai préféré d’abord jeter l’ancre sur rade au lieu de rentrer directement au port. La ville a grandi mais j’ai immédiatement reconnu, de par où j’étais, le bassin avec ses quais.

Une image se glissa de mon être et se projeta en tentant de faire le tour des quais ; c’était Paul, toujours adolescent et minois accompagné d’une ombre. Puis l’ombre s’effaça et avec laquelle Paul. L’ombre me traversa et me fit ouvrir les yeux pour voir plus clair et comprendre qu’il s’agissait d’une autre époque. Un autre port. D’autres navires. D’autres gens.

Après trois jours de mouillage, nous avons pu trouver un accostage à l’extrémité du grand quai. A la sortie du port, ma mémoire essayait en vain d’habiller le milieu avec une image lointaine déjà trop petite pour l’agglomération actuelle. Une image ancrée depuis trente six ans et qui a perdu son ampleur dès que j’ai mis les pieds sur le quai. Mais quand je fermais les yeux en essayant de la visualiser, elle ressurgissait, cette-fois-ci, plus lente et plus volatile mais plus intense et plus nostalgique.

Accompagné du sacré Rahmouni, je ne cessais de répéter : « voilà le quai où nous avons accosté au bon vieux temps…Ah non ! C’est de l’autre côté…Mais non ! Je crois que c’est là-bas… Ce qui est sûr c’est que nous nous avons accosté au quai qui borde les agences maritimes »

Les agences maritimes, voilà un leitmotiv. Le bureau du syndicat que Gilbert fréquentait se situait dans le même immeuble où se trouvait l’agence qui représentait notre navire. Toutefois, nous n’avons eu aucune difficulté pour trouver le bureau du syndicat des dockers ; mais ce n’était plus le même. A l’image de son époque, ce bureau est trop sophistiqué pour représenter la cause noble des syndicats. L’époque a changé. Les gens ont changé. La morale a changé.

Quand j’ai parlé à la secrétaire, une jeune fille d’environ vingt ans, je n’ai pas retrouvé dans sa voix et ses paroles une mansuétude et une sincérité des gens du bon vieux temps. Ses paroles étaient mécaniques et enchaînées comme l’étaient ces portes containers rapides qui se relayaient sur le port déjà agrandi. Bien sûr qu’elle ne connaissait pas Gilbert mais elle m’a donné les noms des plus vieux syndicalistes. Encore une fois, le nom de Gilbert n’a pas été prononcé. Pendant que je parlais à la secrétaire, un vieil homme rentrait ; il nous a entendus prononcer le nom de Gilbert.

Trébuchant légèrement et ouvrant grands yeux, l’homme s’exprimait avec une émotion apparente : «Gilbert peu cher, est décédé il y’a environ une année mais je connais son fils Eric qui est capitaine d’un remorqueur. On dit que ce n’est pas son fils biologique mais il l’avait élevé comme son propre fils. Pour dire vrai, Eric était la vraie raison de vivre du couple. La bonne femme en était enceinte quand Gilbert l’a épousée. »

Après avoir noté le nom du remorqueur, nous avons quitté le bureau du syndicat le cœur plein mais néanmoins avec une bonne dose d’espoir. En fait, l’espoir de quoi ? L’espoir de ressusciter l’esprit d’un passé que je portais en moi et de tenter de le revivre dans une dimension présente et crédible ? Cela ressemble à de la folie seulement qu’il génère une excitation trop envoutante mais évidente et réelle. Une excitation en dehors du temps et qui me mettait dans l’évidence de croire que j’ai réellement transcendé la réalité des conflits des époques.

Elle était subjective, cette excitation, mais elle était substantielle, essentielle et frôlant l’au-delà des temps et des espaces. Rahmouni, mon sacré compagnon, trouvait même qu’à travers cette rétrospective, nous vivions réellement une dimension supplémentaire à ce que vivent les profanes du monde entier dans la vie de routine et de soumission. Une dimension qui amplifiait en largeur la vie linéaire des individus, croyait-il.

Avec mon compagnon, nous longions le grand quai dans l’espoir que je reconnaisse les repères de la belle époque. Je recherchais, en vain, l’agglomération où se trouvaient le bistrot du grec et l’hôtel (auberge) dans une ville que je reconnaissais plus. Le port de Saint Louis du Rhône était maintenant une vraie et grande ville. Après trois bonnes heures de vraies randonnées, j’ai pu enfin repérer le boulevard du bon vieux temps. Le vieux templier qui était en face du bistrot du grec est toujours là.

Le vieil arbre vivait passivement en se contentant de la terre et du soleil défiant ainsi la mobilité saugrenue des hommes. Le sacré arbre m’a rassuré que l’on peut vraiment vivre paisiblement si l’on réussit à éviter de penser au temps ; alors que moi, je n’ai pas réussi. Ma nostalgie était trop forte.

Le bistrot du grec, lui aussi, était toujours là. Le cœur battant plus fort comme atteint d’une prémonition bizarre, nous y sommes rentrés. Derrière le comptoir, un homme d’âge et de taille moyens, l’air décontracté nous a servi avec un léger sourire. J’ai pu contempler ses traits. C’est un quinquagénaire avec une belle tête marquée par une légère calvitie comme beaucoup de gens de son âge mais ses traits ne m’ont pas laissé indifférent. Lui aussi me regardait avec une attention particulière. Et soudain, je l’ai reconnu.

J’allais l’appeler par son propre nom quand il s’écria d’un air euphorique :

-Malik, mon ami le marin ! Ce n’est pas vous ?

-Lui-même Paul.

Et pendant presque un quart d’heure, nous répétions les mêmes gestes et les mêmes paroles : des accolades et l’expression magique «ce n’est pas possible». Pendant ce temps, nous ne pouvions faire autrement. Nous étions dans une transe, dans une sorte de désillusion qui nous faisait croire fallacieusement que le temps peut en effet revenir en arrière et mettre les hommes à l’abri d’un déterminisme ravageur qui mène inexorablement à l’extinction. Pendant un quart d’heure, nous étions éternels. Pendant un quart d’heure, nous étions dans la fête de vivre.

Mais après ce quart d’heure, c’est monsieur « Histoire » qui revient avec toute son autorité pour tailler la continuité à sa façon et avec le consentement forcé des hommes. Ce consentement forcé, les hommes l’appellent volonté. Après ce quart d’heure, nous avons repris notre volonté sur nous-mêmes et sur le train de vie à sens unique.

La vie de tous les temps que nous devons accepter et savourer ses détours comme ce que nous faisions moi et Paul quand il me racontait la suite de la petite vie de Saint Louis du Rhône après que je l’ai quittée un jour de l’année mille neuf cent soixante seize: « Nous t’avons aimé Malik. Tu as été notre joie de vivre, moi, ma famille et tous les autres. Ton départ imprévu était une surprise pour tout le monde. Dans le temps, nous avons tous aimé cet air plein d’enchantement et de fraîcheur que tu as rapporté de l’autre rive pour nous qui sommes des méditerranéens de souche.

Pendant ton séjour parmi nous, nous avons oublié que tu devais partir un jour, chose que je trouve drôle, n’est-ce pas ? »

-Justement ! Moi aussi, je vivais une illusion très particulière. Jamais, je n’ai pensé au départ que lorsque le chauffeur de l’agence est venu me prendre à l’aube comme ce que l’on fait pour un condamné à mort le jour de son exécution… Voyant mon émotion, Paul reprit : « Eh bien, j’espère trouver en toi le courage nécessaire pour supporter la suite… Enfin, mon cher Malik ton retour est aussi surprenant que ton départ et l’émotion risque de perdurer. »

A l’instant, j’ai pu comprendre que Paul porte toujours en lui la même estime pour moi et qu’il lui était difficile de me voir, après une absence de trente six ans, dans une situation embarrassante. Cependant, je lui ai expliqué les causes de ce retour et que j’étais très bien préparé à subir les conséquences. Je lui ai même parlé de ma « nostalgie maladive ». C’est ainsi que Paul a pu se libérer de ses embarras pour faire éclater une réalité combien impétueuse et cruelle : « Mon père Antonio est décédé il y a environ quinze ans et nous venons d’enterrer ma mère Ivette, il ya à peine six mois.

Et puisque nous parlons de la mort je t’annonce celle de Gilbert qui, lui aussi, venait de nous quitter il y a environ une année. Quant à Hervé, nous n’avons plus de ses nouvelles depuis qu’il nous a quittés pour la Guyane, origine de sa femme, il ya environ trente ans. »

-Et qu’advient-il de Michel ?

« Celui-là, nous pouvons le voir à Arles où il vit avec sa sœur qui s’occupe de lui car il est damne suite à une maladie chronique qui l’a mis au lit depuis longtemps. Mais il a pu décrocher une retraite qui l’aide à honorer ses frais avec la compagnie des dockers où il a été recruté juste après ton départ. Il a été marié et divorcé deux fois sans avoir d’enfants… Cependant, avant de te parler du reste, je dois te rappeler que je suis toujours étonné le fait que tu n’as même pas envoyé une seule lettre. De notre part, personne n’avait ton adresse. »

-Et moi, non plus, je n’avais aucune adresse. Je vivais parmi vous avec l’idée que j’étais un résident. C’est insensé, mais j’avais sincèrement oublié ma situation de marin cosmopolite qui devait, malgré lui, quitté l’endroit où il a trouvé stabilité, affection et amour. J’avais une grande et vraie famille. Je vivais parmi le clan du bistrot la grâce de l’amitié et avec Camélia la félicité de l’amour. »

Prononçant le nom de Camélia, mes lèvres se collaient, ma bouche était asséchée et tout mon être s’envahit soudain par une faiblesse bizarre et perfide puis un drôle de pressentiment me cristallisa, j’ai envisagé le pire. Le visage pâle et les yeux au bout des larmes, j’allais toutefois m’exprimer quand Paul prit la relève :

« Je sens ce que tu ressens mon cher Malik mais si tu es de retour c’est que tu étais déjà prêt à supporter les surprises du mieux et du pire… excuse-moi de te le dire, je sais que tu es un marginal et un fou qui cherche toujours les extrêmes sinon pourquoi tu es de retour à brécher dans les cicatrices du passé. C’est vrai, nous t’aimons et nous voulons que tu sois parmi nous mais puis-je te dire que le temps a sa propre loi et que tu ne seras jamais en mesure de la déroger.

L’histoire, l’effet de société, le processus de la causalité ou tout ce que peut signifier un pronom invisible, érige et tisse la continuité sans avoir, le plus souvent, recours aux opinions des individualités. Espères-tu vraiment, en agissant de la sorte, retrouver un remède à ce que tu as appelé une nostalgie maladive ? Non mon cher Malik, il n’y a jamais de remède pour tous ceux qui sont frappés par le syndrome de vouloir revivre le passé… Et tu seras, peut être, plus convaincu sur les réalités de mes propos si je te raconte ce qui était arrivée à Camélia après ton départ.

Pendant un mois, elle venait aux parages quêter sur tes nouvelles. C’était tout ce qui lui restait à faire tant qu’elle n’avait pas d’adresse. Avec Gilbert, ils sont allés se renseigner sur toi auprès des agences maritimes mais ils n’ont abouti à aucun résultat. Pendant ces moments difficiles, Camélia trouvait en Gilbert le seul repère qui pourrait traduire tes traces tant qu’il fréquentait l’agence maritime responsable de ton séjour. Et c’est Gilbert qui m’a raconté la triste nouvelle qu’elle a été tombée enceinte de toi. Oh ! Ce qu’elle a souffert le petite Camélia.

A son âge, elle ne savait que faire, elle était aux déboires. Comment affronter une famille algérienne conservatrice ? Comment sauver sa réputation dans une petite ville encore conformiste ? Et surtout comment supporter les langueurs et le chagrin d’une séparation surprenante quand on a à peine dix huit ans ? Mais comme je venais de dire, l’histoire sait ce qu’elle a à faire. Cependant Gilbert était là, d’abord pour aider Camélia à entrevoir tes traces, ensuite pour s’installer dans la vie d’une jeune enceinte désemparée et esseulée.

Le couple s’est marié avant la naissance d’un enfant très mignon qu’ils ont appelé George. Nous avons tous vu grandir ce beau garçon intentionné et intelligent. Et pour apaiser tes combles, je dois te dire que George te ressemble beaucoup et qu’il a même choisi de faire carrière au domaine maritime en l’honneur à ta mémoire croyant qu’il ne te verra plus jamais. »

Honnêtement parlant, jamais je n’ai pensé aux conséquences et aux retombées dues aux ressuscitations des faits d’un passé révolu. C’est à ce moment que j’ai reconnu que l’être humain n’est pas encore fait pour pouvoir supporter le comble des temps. Il ne peut pas vivre le passé et le présent dans la même dimension. C’est encore hors de sa nature. Et ainsi quoique je fasse, je ne peux définir le fardeau des remords qui m’est tombé sur la tête sachant que j’ai un fils qui a déjà amorcé ses trentaines et que je n’aurais jamais vu si je n’avais pas osé ce périple de folie.

Et quelle folie était-ce celle qui m’a permis d’au moins savoir que j’ai un fils avec la femme que j’ai aimée le plus au monde? C’est à ce moment que j’ai eu le courage de demander la suite à Paul :

- Et Camélia ?

« Tu devrais tirer une kyrielle de leçons de ton aventure la fait que tu es revenu pour tenter de secouer un passé bien installé. Tu es un homme, un ancien marin chevronné et je te voyais t’effondrer quand je te parlais de ton fils George, et quelle serait donc la réaction de Camélia quand elle te verra après trente six ans de séparation alors que chacun a fait sa vie dans l’oubli total de l’autre ? Penses y bien Malik. Mon idée est que tu repartes immédiatement en laissant ici tout un chacun de ceux qui t’avaient aimé vivre sa vie sans avoir recours à subir une contagion de ta folie.

Sans voir recours à partager une rétrospective dont il n’a, au préalable, aucun avis. Laisse les autres vivre leurs vies doucement et progressivement telle est la règle de tous les temps. Ce que tu es en train de faire rentre dans la perspective des légendes antiques alors que nous vivons l’ampleur d’un présent qui nous suffoque d’ores et déjà. Je sais que ton cœur est plein d’amour et de générosité mais cela ne suffit pas à contenir toutes les séquelles que le temps avait laissées durant trente six ans de séparation sans issue.

Si le passage du temps commet des blessures, il sait les guérir aussi par l’oubli et l’obstination. Evite de raviver des blessures déjà cicatrisées… »

Dans les paroles de Paul, il y a beaucoup de crédibilités si l’on se réfère aux normes sociales tant que le temps se déploie en longueur, alors que moi, j’étais en train de tenter de l’optimiser dans le sens de la largeur chose que je crois à la portée de tout individu. Cependant, dans quelle dimension humaine vivraient Camélia et George s’ils étaient au courant de mon arrivée ? N’est-ce pas une richesse humaine qu’ils auraient acquise en dépit même de l’émotion et des larmes ? La tragédie, n’est elle pas la pierre angulaire de la causalité humaine ?

Et tant que notre conscience s’alimente de la tragédie tant qu’elle renoue avec son intégrité puisque notre histoire même est tragique. Sinon comment expliquer la naissance de ce feu qui brûle qui mon intérieur à vouloir vivre la tragédie d’embrasser un fils de trente ans que je n’ai jamais pris dans mes bras et sentir son enfance me donner la vraie joie de vivre ? Et Camélia ! Existe-t-il un amour plus profond et plus durable s’il ne frôle pas la tragédie ?

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