Septembre 2026

Une percée mnémonique

Une traversée du boulevard Mohammed V, un après-midi de 1980, et la ville que Casablanca savait encore être.

Portrait d'Abdellatif Hannama, Casablanca, 1980
Abdellatif Hannama en 1980. Tirage du studio Carnier, rue Colbert, Casablanca. Iconographie : Issam Hannama.

Comme pour beaucoup de gens de ma génération, l’esprit civique prometteur des Casablancais du début des années quatre-vingt me rend visite entre autres à plusieurs reprises quand mon âme s’égare dans un présent qui évite de porter conseil. Heureusement que ces beaux souvenirs du bon vieux temps rejaillissent chaque fois que je me trouve dans la résignation absolue à assumer le parcours en dépit de beaucoup de décadences dont je me porte hélas témoin.

J’espère réussir à transcrire le présent d’une petite traversée du boulevard Mohammed V, l’ex-boulevard de la Gare, un certain après-midi de l’année 1980 du siècle dernier…

Sous les lumières d’un soleil clément, je quittai le marché central pour me diriger vers le sens de la place de France. Bien sûr je prenais le trottoir de droite parce que les gens de l’époque respectaient encore les sens ; mais je pouvais toutefois saisir du regard les gens occupant le trottoir de gauche puisqu’ils étaient de face. Et même les véhicules qui nous séparaient ne dérangeaient pas trop.

De part et d’autre, on pouvait déceler dans le regard de beaucoup de passants une assurance qui se marquait par une expression presque naïve soulignant que seuls les gens de bonne intention pouvaient traverser le boulevard Mohammed V. Devant moi, deux jeunes hommes aux cheveux longs et bien guindés dans leur pantalon à pattes d’éléphant et leur chemise serrée gesticulaient comme pour imiter un acte.

De l’autre côté du boulevard, un petit groupe de jolies filles attira mon regard : elles n’avaient pas encore atteint la vingtaine, mais elles dégageaient toutes une lumière de jeunesse marquée par la pudeur et l’innocence. Avec l’une d’elles nos regards se sont croisés pour plus longtemps, mais l’heure n’était pas aux présentations…

À ma droite, le videur d’un restaurant ouvrit la porte de sortie pour un client et la referma immédiatement ; une mélodie sublime d’Oum Kalthoum s’en échappa pour quelques secondes, aussi entraînante qu’exquise. Et puis je me suis trouvé devant le cinéma ABC ; à l’affiche : Serpico, l’histoire de ce grand flic interprété par le grand Al Pacino, quand il n’était pas encore célébrissime…

Je devais reprendre l’autre sens du boulevard parce que j’avais quelque chose en tête : aller dans le sens de la rue Colbert, où se trouvait le studio « Carnier » (corrigez-moi si je me trompe sur le nom). Au passage, une foule de jeunesse, garçons et filles, déposaient leur demande d’emploi à l’hebdomadaire « Le Matin »…

Et avant d’atteindre le studio pour prendre la photo que vous avez sous les yeux, j’étais déjà enivré par cette harmonie où les éclats de rire de quelques garnements n’affectaient en rien la beauté qui émane de cette jeunesse combien optimiste et ambitieuse…

Par Abdellatif Hannama

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