Les évadés
Une distinction entre ceux qui acceptent les hiérarchies établies et ceux qui s'en échappent pour poursuivre une autre idée de l'homme. Un éloge des visionnaires, des artistes et des réformateurs qui refusent la logique de la compétition.

Ils sont nombreux et ils existent partout dans le monde. Ils existeront même de plus en plus tant que nos sociétés modernes ne cessent de fortifier des statuts de par un révisionnisme moral toujours comparatif et compétitif par rapport aux doctrines sources ; des doctrines toujours basées sur la théorie de la loi du plus fort. Et les évadés diront que cela n’est pas tout à fait humain puisque le cas s’avère crûment plus développé chez d’autres espèces animales. Les évadés diront aussi que la conscience humaine, quand elle est mature, s’épanouit davantage en se projetant sur des horizons de plus en plus larges que ceux de l’expropriation alimentaire ; des horizons plus larges que les arènes des guerres de pain et de pétrole. Les évadés vous diront, que pour assouvir leurs avidités, ils iront exploiter des espaces autres que ceux continuellement et habituellement empiétés et entre-hérités par les cerbères de la loi du plus fort. Ces derniers, les héritiers d’un cannibalisme moral ravageur, n’ont autre chose de substantiel à se mettre dans la tête qu’un être semblable pour s’en nourrir.
Ils sont des erratiques, des hétéroclites, des cosmopolites, ces évadés qui aspirent toujours à renouer avec leur humanité cosmogonique. Une humanité créatrice et au profit de tous en dehors de toute compétition inter-espèce qui amorce toujours au désordre et à l’extinction.
Restez grossir dans vos mensonges, disait Arthur Rimbaud, le célèbre poète français, pour qui, alors enfant, les premiers mots prononcés étaient l’expression d’une évasion déclarée qui durera jusqu’à la fin d’une vie courte et tourmentée à travers la jungle africaine. Et ce n’était certainement pas le seul français qui s’était évadé par le rêve salvateur, la science, la connaissance ou l’érudition pour que l’humanité retrouve son vrai chemin. Le chemin qui mène à l’égalité, à la fraternité et à la liberté. Et comme disait le poète arabe : « jamais une terre n’est embarrassée par ses habitants mais ce sont les esprits des hommes qui s’embarrassent », ce sont les résidentiels qui vivent toujours dans la terrible idée que jamais une terre n’est suffisante pour tous ses habitants.
La vie des évadés est trop agitée et parfois soumise à plus de risques mais ils sont les vrais fondateurs des outils de l’éternité car ni l’ignorance, ni l’indifférence, ni les guerres, ni les prisons, n’ont pu avoir accès à cette germe indéfectible qu’ils détiennent et qui est source de générosités, de rêves salvateurs, de genèses et d’innovations…
Tout comme les résidentiels, ces passionnés de l’évasion existent partout dans le monde. Ils sont au-delà de la vision cupide et étriquée générée par le « syndrome de la frontière »…
Ils sont ces médecins espagnols qui avaient refusé la loi du gouvernement qui aurait privé les clandestins d’une assistance médicale. Ils sont ces gueux que l’on voit gésir par centaines le long des flots et des plages aspirant à une vie meilleure parmi leurs semblables de l’autre rive. Ils sont ces têtes, qui, croyant à leurs diplômes et leur savoir, quittent l’hégémonie, la boulimie et l’expropriation pour aller quelque part servir leurs semblables. Ou ce sont tout simplement ces grands artistes, ces chercheurs de génie, ces penseurs libres et intègres ; tous « occultés » à dessein, chez eux et parfois même ailleurs, par l’ostracisme et la marginalisation.
Seulement que, quelque part, dans les arcanes de l’histoire, la vie réserve toujours à ces « occultés » leurs parts de mérite puisque la continuité, jusqu’à nouvel ordre, accepte encore tout le monde : les résidentiels et les évadés…
Abdellatif Hannama